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9 févr. 2026
Route du Rhum destination Guadeloupe 2026 ORMA60 et MOD70 le grand retour 3/10
À neuf mois du départ de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe 2026, la catégorie Multi Vintage suscite déjà un fort engouement autour du retour en solitaire des trimarans ORMA 60 et MOD70. Alors que douze places seulement sont disponibles et que de nombreux skippers ont déjà déclaré leur intention d’être au départ, cette série d’articles propose de faire le point sur les projets en construction, l’état de préparation des bateaux, les choix techniques engagés et les motivations des marins qui souhaitent ramener ces multicoques mythiques sur la plus célèbre des transatlantiques en solitaire, du plus compact engagé, le trimaran Proludic et ses 11,58 mètres, au géant de la flotte annoncée, Use It Again, long de 22,90 mètres, dont les skippers ont eux aussi affiché leur ambition de rejoindre la ligne de départ à Saint-Malo.

À 76 ans au moment du départ de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe 2026, Éric Loizeau prépare un retour aussi inattendu que cohérent dans sa trajectoire de marin-aventurier. Son projet repose sur la remise en course du trimaran ex Pierre 1er (Flo), bateau mythique avec lequel Florence Arthaud remporte la Route du Rhum 1990.
Entre hommage patrimonial, défi personnel et message environnemental, ce retour s’inscrit pleinement dans la renaissance des grands multicoques des années ORMA60 attendue sur la ligne de départ de Saint-Malo.
Pierre 1er, un morceau d’histoire de la Route du Rhum
Le trimaran Pierre 1er est l’un des bateaux les plus emblématiques de la course au large française. Conçu par le cabinet VPLP, il marque une étape majeure dans l’histoire de l’architecture navale : il s’agit du premier plan VPLP à s’imposer sur la Route du Rhum, ouvrant une longue série de succès pour le cabinet. Construit par Jeanneau, (Deux autres exemplaires seront construit dans les moules du trimaran pour le film WaterWorld, au moins un des deux navigue encore en Australie), le bateau demeure aujourd’hui en bon état malgré plus de trente ans d’existence, preuve de la solidité de sa conception initiale. Long de 60 pieds (18,28 m), il reste performant, comme l’a constaté Eric Loizeau lors de ses premières navigations, atteignant encore 18 nœuds dans 20 nœuds de vent.
Après avoir navigué à l’étranger durant de nombreuses années et notamment dans les mains de Steve Fosset pour de nombreux record sous le nom de Lakota, le trimaran appartient désormais à Emmanuel Le Roch (Nautic Sport), qui a accepté de le louer au skipper pour la campagne 2026. Le trimaran est actuellement en fin de chantier à St Philibert et sera parfaitement près pour une nouvelle Route du Rhum, après celle d'il y a quatre ans dans les mains de Philippe Poupon. Choisir Pierre 1er, c’est aussi rendre hommage à Florence Arthaud, figure majeure de la voile française et amie du navigateur.
Une trajectoire entre mer et montagne
Le parcours d’Éric Loizeau est atypique. Ancien second d’Éric Tabarly, il s’impose dans les années 1980, comme l’un des meilleurs spécialistes du multicoque. On peut même dire l’un des skippers avant-gardistes de l’époque, qui va contribuer à imposer le multicoque au cœur de la course au large océanique.
L’aventure débute avec la construction, chez Walter Green, du trimaran Gauloises IV. Le marin part alors, en compagnie d’Halvard Mabire, vivre et construire son trimaran de 45 pieds (13,71 m) aux États-Unis pendant plusieurs mois. Une véritable aventure en soi, qu’Éric Loizeau prend plaisir à raconter dans le détail (Du Cap Horn à l'Evrest). Et l’aventure, bien que compliquée dans son timing, débute parfaitement sur la Route du Rhum 1982 : "En 1982, je mène pendant 8 jours la Route du Rhum et je fini au pied du podium, à la 4ème place, derrière trois bateaux beaucoup plus grands" : Elf Aquitaine de Marc Pajot, catamaran de 20,20 m qui remporte la course, devant Jazz de Bruno Peyron, catamaran de 17,60 m, et Vital de Mike Birch, catamaran de 15,23 m. Mais aussi devant Alain Gabbay, Jack Petit, Olivier de Kersauson, Yvon Fauconnier et Philippe Poupon. Rien que du beau monde.
vainqueur de la Classe 4 lors de la Route du Rhum 1982 et de nombreux Grand Prix de multicoques
recordman de l’Atlantique en solitaire la même année,
La Route du Rhum comme histoire inachevée
"Quatre ans plus tard, je reviens sur la Route du Rhum avec le catamaran Roger & Gallet, mis à l'eau deux ans plus tôt. Un catamaran de 22,85 m, signé de l'architecte Sylvestre Langevin, construit tout en carbone chez ACX à Brest. « Je pense avoir les moyens de remporter la Route du Rhum, le bateau est optimisé, durant le début de saison on doit remporter quasiment tous les grands prix, j'effectue une traversée de l'Atlantique en solitaire et je pense que le bateau est en avance sur les autres, on aurait pu gagner la Route du Rhum 1986, sauf que je pars malade, je m'étais fait opérer peu avant, je marchais avec des béquilles. Au bout de deux jours, dans le deuxième coup de vent, je suis épuisé. Je ne peux pas manœuvrer, j'ai une avarie de gréement, je fais demi-tour et j'arrive à ramener le bateau à Brest. C'était tout ce qu'il ne fallait pas faire en sponsoring parce que, c'est évident, dans l'état où j'étais, la décision qui aurait dû être prise, c'était que Patrick Tabarly, avec qui on avait remporté la Transat en double (Course de la Liberté), connaissait parfaitement le bateau pour en prendre la barre pour la Route du Rhum. J'aurais pu remporter la Route du Rhum deux fois. Ainsi, Je ne l'ai jamais gagnée au scratch, il y a un goût d'inachevé, c'est pour cela que, quelque part, je veux la refaire de nouveau".
vainqueur de la Course de la Liberté 1986 en double
champion du monde des multicoques en 1986.
La trajectoire bifurque ensuite vers la montagne. Eric Loizeau devient alpiniste et atteint notamment l’Everest en 2003, expédition au cours de laquelle il perd plusieurs phalanges. Il est également à l’origine du Trophée Mer Montagne, destiné à rapprocher deux mondes d’aventuriers : ceux de la mer et ceux de la Montagne. En parallèle, il donne des conférences.
Son retour en mer n’est pas une nostalgie, mais la continuité naturelle d’une vie consacrée à l’aventure.
Une préparation adaptée à l’âge et au solitaire
Conscient des exigences d’un multicoque de 60 pieds, Eric Loizeau adapte sa préparation physique. Son entraînement vise surtout le haut du corps, fortement sollicité lors des manœuvres. Son objectif n’est pas la performance brute mais la prévention des blessures et la capacité à encaisser les chocs et la fatigue.
Il insiste sur trois principes :
sport quotidien,
hygiène de vie équilibrée,
écoute de ses limites. (prise de conscience de sa vulnérabilité)
Une approche pragmatique pour affronter ce qu’il appelle déjà la future "bataille des anciens".
Adapter Pierre 1er pour le solitaire
Le bateau sera optimisé pour une traversée atlantique en solitaire fiable et performante.
Parmi les pistes étudiées :
nouveau jeu de voiles,
adaptation de voiles existantes pour limiter les coûts,
optimisation des systèmes de pilotage,
Le raccourcissement du mât, envisagé pour réduire les charges et faciliter les manœuvres, reste finalement peu probable en raison de la complexité technique et des risques associés.
Le chantier hivernal en cours va permettre d’obtenir un bateau sain, fiable et cohérent avec la philosophie de l'économie circulaire : faire mieux avec moins ou du neuf avec du vieux !
Brest, base arrière du projet
Le trimaran sera basé à Brest à partir de juin 2026 pour cinq mois de préparation intensive. Cette période permettra :
prise en main complète du bateau,
entraînements en solitaire,
fiabilisation finale,
validation des choix techniques avant le départ de Saint-Malo.
Un projet sportif mais aussi environnemental
Militant de longue date contre la pollution plastique, il faut se rappeler ici sa participation au tour du Monde sur le MOD70 Race For Water, Eric Loizeau souhaite utiliser ce projet pour sensibiliser le public aux enjeux environnementaux.
Son idée initiale était de construire un bateau en fibre de lin, mais contraintes budgétaires et temporelles ont conduit à privilégier la remise en service d’un bateau existant, solution cohérente avec l’économie circulaire qu’il défend.
Le projet vise également à promouvoir la longévité active, en démontrant qu’il est possible de se lancer de nouveaux défis quel que soit l’âge.
Un budget mesuré mais encore à consolider
Le budget global est estimé entre 450 000 et 600 000 euros. Avec sa team-manager Anne Combier — ancienne collaboratrice de Florence Arthaud — et une équipe composée notamment d’anciens coéquipiers comme Yvon Berrehar et Xavier Marchal, Eric Loizeau poursuit la recherche de partenaires partageant ses valeurs sportives et environnementales.
Il reste lucide : "Sans financement suffisant, le projet pourrait être arrêté, la sécurité et la préparation restant prioritaires. Sans parler du contrat "moral" avec Emmanuel Le Roch le propriétaire du trimaran, qui a lui aussi des contraintes de planning. Une décision en fonction de la recherche des partenaires sera prise au début du deuxième trimestre 2026".
La bataille des anciens en perspective
La Route du Rhum 2026 verra s’affronter plusieurs trimarans historiques menés par des figures majeures de la course au large : Francis Joyon, Damien Seguin et d’autres projets en préparation. Eric Loizeau se montre réaliste : "La performance dépendra autant de la préparation que du potentiel des bateaux". Mais son objectif, pour cette nouvelle aventure, reste clair : "Prendre du plaisir, bien figurer et, si possible, jouer les premiers rôles dans cette nouvelle catégorie Multi Vintage".
Entre mer et montagne, un même esprit
Pour Eric Loizeau, la haute montagne et la course au large partagent une même philosophie : engagement personnel, autonomie, respect des éléments et capacité à accepter ses limites. Son retour à la Route du Rhum n’est ni un baroud d’honneur ni une quête nostalgique, mais la poursuite logique d’une vie d’aventure.
Et peut-être la plus belle manière de refermer, quarante ans plus tard, un chapitre resté ouvert...
Caractéristiques du trimaran :

Architecte : VPLP
Longueur : 18.28 m
Largeur : 15.00 m
Poids : 5.50 t
Tirant d'eau : 2.80 m
Surface de voile au près : 285 m²
Surface de voile au portant : 450 m²
Surface du mât aile : 17 m²
Hauteur du mât : 27.50 m
Matériaux de construction : Carbone / Kevlar
Chantier : Jeanneau ATA
Date de mise à l'eau : mars 1990
Anciennes dénominations du trimaran : Groupe Pierre 1er, Lakota, Sony, Pindar, Nicator, TietoEnator - L'Oréal, Sjovillan, Flo, Nautic Sport.
Principale victoire : Record de la traversée de l'Atlantique Nord en solitaire (Florence Arthaud) ; en 1990; Route du Rhum 1990 ; Multicup 1991 ; Record de la traversée de la Méditerranée en 1991 ; Trophée des Multicoques 1992 ; Tour des îles Britanniques 1993 ; Le tour des îles Britanniques 1994.
